Le jour du Black Friday à Paris, les CRS protégeaient l’accès aux grands magasins contre d’éventuels manifestants. Que vous inspirent de telles scènes ?

Ces scènes m’ont amené à écrire le livre Les Besoins Artificiels. Je me suis demandé : quel concept peut éclairer des phénomènes de ce genre ? Et le besoin artificiel est apparu comme une clé d’interprétation. Ce concept est à la fois théorique et applicable à des situations concrètes. La notion de besoin est, en effet, historiquement construite. On peut s’interroger sur le rôle de la publicité ou de l’obsolescence programmée à cet égard. Aux dimensions économiques et psychologiques du problème s’ajoute la crise environnementale. Le consumérisme des Trente Glorieuses posait le problème de l’aliénation, de la colonisation de nos subjectivités par la marchandise. La crise environnementale y ajoute l’assurance que ce système n’est pas durable.

Quand a-t-on pris conscience d’être non seulement des citoyens mais aussi des consommateurs ? Quels sont les penseurs qui ont réfléchi à cette question ?

Il existe plusieurs écoles ayant chacune sa périodisation. La société de consommation remonte-t-elle au XVIe siècle ? Les objets nouveaux mis en mouvement par la première mondialisation permettent à leurs propriétaires d’exister socialement et de se distinguer, pour reprendre l’expression employée par Bourdieu [notamment dans La Distinction, paru en 1979]. La mobilité sociale a crû après la fin de l’Ancien Régime. Les identités sociales sont devenues moins liées au statut de naissance qu’aux pratiques de consommation, elles-mêmes liées aux moyens financiers de la personne. Les sociétés capitalistes fondent l’appartenance à un groupe sur la possession d’objets.

La société de consommation remonte-t-elle plutôt au XIXe siècle ? Le sociologue Jean Baudrillard dans La Société de consommation, paru en 1970, considère même qu’elle ne s’installe qu’à partir de la deuxième moitié du XXe siècle. À cette période en effet, la consommation joue un rôle grandissant dans le fonctionnement de l’économie. C’est alors que le consumérisme se généralise, y compris parmi les classes populaires.

La consommation n’est-elle que l’autre face du productivisme caractéristique du capitalisme ?

Le capitalisme produit et se pose ensuite la question de la commercialisation des marchandises. C’est un système productiviste basé sur la logique de la concurrence. À ce titre, le productivisme suit une logique aveugle où la publicité intervient pour créer des besoins artificiels toujours nouveaux. L’obsolescence programmée et la facilitation des conditions de crédit permettent d’écouler les marchandises sur les marchés afin de laisser la place aux suivantes. Et ainsi de suite à l’infini. À aucun moment la question n’est posée de savoir à quel besoin réel répond tel ou tel produit.

Quelle distinction peut-on faire entre besoins artificiels et naturels ?

Les besoins vitaux sont ceux qui sont nécessaires à la survie de l’organisme. Il en existe une dizaine, de la respiration au sommeil. Tous les autres sont des besoins artificiels, c’est-à-dire culturellement construits et qui évoluent dans l’histoire. Karl Marx établissait une distinction entre manger de la viande à main nue et le faire avec une fourchette et un couteau, y voyant deux besoins différents. À partir de l’intuition de Marx, André Gorz et Ágnes Heller ont établi que les besoins sont d’abord définis socialement. Si les besoins artificiels sont historiquement variables, alors ils peuvent être infléchis, la politique peut s’exercer sur eux. Ceux qui sous-tendent le consumérisme et nuisent à l’environnement peuvent donc être encadrés et limités par des dispositifs réglementés.

Quels sont nos besoins artificiels, aujourd’hui ?

Le voyage en est un. Il est valorisé de voyager et de s’ouvrir à d’autres cultures dans nos identités modernes. Au cours du second XXe siècle, le voyage a été démocratisé. Le problème, aujourd’hui, est celui de son coût écologique. Comment concilier l’importance accordée au voyage alors que sa soutenabilité est en question ? Cela passe par de nouveaux imaginaires, de nouvelles pratiques et de nouvelles régulations qui permettront au plus grand nombre de voyager sans endommager les écosystèmes. Il est possible, par exemple, d’interdire les vols internes. Le train peut prendre le relais. Une autre solution serait d’instaurer des crédits de voyage. Attribuer à chaque citoyen une quantité limitée de kilomètres réduirait les effets négatifs sur l’environnement. Le fait que tous les citoyens, indépendamment de leurs revenus, aient la même capacité de voyager, induit également un effet égalitaire.

Quel autre exemple existe-t-il ?

Le smartphone. Ces appareils permettent de documenter nos vies et de rester en contact avec des proches. En dix ans, ils sont devenus partie intégrante de nos sociabilités et il est impossible de les supprimer du jour au lendemain. Ils n’en sont pas moins coûteux en énergie et en minerais rares dont l’extraction et l’usage sont dommageables aux populations et à l’environnement. Des initiatives comme le Fairphone qui utilise des composants recyclés ou réparés, sont souhaitables. Il en va de même de la fin de l’obsolescence programmée ou de l’interopérabilité des marques – que de mêmes accessoires soient utilisables d’un téléphone à l’autre. Je demeure un progressiste, mais je considère qu’il est nécessaire de faire une critique du progrès. 

Est-ce à l’État d’introduire ces réglementations ?

Il est inévitable d’instituer des régulations qui encadrent les pratiques individuelles. Cette transition sera radicale et je n’en sous-estime pas la difficulté, mais je pense aussi qu’elle ne sera acceptée par la population que si elle est égalitaire. Il est nécessaire de la penser en termes de justice sociale. Les Gilets jaunes sont avant tout un mouvement d’indignation. Alors que les élites polluent le plus, on demande aux classes populaires de payer.

Les Gilets jaunes ont-ils été un mouvement en faveur de la consommation ?

Je ne veux pas réduire ce mouvement d’une grande diversité à ma seule interprétation. J’analyse les Gilets jaunes à travers deux grilles : celle de l’inégalité environnementale et celle du sentiment d’injustice qui en découle. D’après un rapport de l’ONG britannique Oxfam paru en 2015, la moitié la plus pauvre de la population mondiale est responsable de 10 % des émissions de CO2 tandis que 50 % de ces émissions sont imputables à 10 % de privilégiés. La taxe carbone proposée par le gouvernement touchait des classes populaires qui n’avaient d’autre choix que d’utiliser leurs voitures pour aller au travail. Les Gilets jaunes n’ont pas demandé à consommer comme les plus riches, ils ont réclamé un niveau de vie décent, que leurs enfants puissent manger à leur faim, qu’ils puissent offrir des cadeaux à Noël. Ils ont demandé à ce qu’on reconnaisse leur dignité.

Comment analysez-vous l’injonction sociale à la consommation ?

Le cadeau a une signification sociale ancienne qui s’est généralisée dans les sociétés modernes. Mais le consumérisme démultiplie les cadeaux aux dépens de la valeur de chacun. Souvent, les enfants sont ensevelis sous les cadeaux, au point que ceux-ci perdent toute signification. Imaginer une forme de don en rupture avec le consumérisme est aussi un moyen de retrouver du sens. Après tout, le consumérisme n’est apparu que récemment dans l’histoire, il y a donc lieu de penser que l’on peut le combattre.

La société d’injonction à la consommation crée-t-elle des perturbations parmi toutes les tranches sociales ?

La consommation compulsive touche toutes les classes, mais n’a pas les mêmes conséquences pour toutes. Elle mène parfois, chez les familles ne pouvant subvenir aux besoins élémentaires, jusqu’au surendettement. Les psychiatres préconisent certaines solutions dont le potentiel politique m’intéresse en tant que sociologue. Ils incitent le consommateur à faire ses achats accompagné d’un ami ou d’un parent. Cette présence n’a pas à être réprobatrice. Discuter avec lui permet de prendre conscience des excès, au même titre que de tenir un journal de bord de la consommation. L’objectif est de reprendre prise.

On peut en tirer certains enseignements politiques : socialiser la consommation peut être un moyen d’éviter le tête-à-tête avec la marchandise. Les AMAP [associations pour le maintien d’une agriculture paysanne] permettent de réfléchir collectivement et de repenser durablement le lien entre le consommateur et le producteur. On pourrait faire l’expérience dans d’autres secteurs de l’économie.

Notre conscience est-elle anesthésiée par la publicité ?

La honte et la culpabilité peuvent être présentes à l’échelle individuelle, mais je ne connais pas de mouvement social d’ampleur, à l’époque moderne, où elles aient joué un rôle moteur. Les mouvements sociaux qui ont changé le monde reposent plutôt sur le sentiment d’injustice, face aux gouvernants ou au mode de vie des classes dominantes. C’est ce sentiment qui domine chez les Gilets jaunes, aussi bien que dans les marches pour le climat.

Comment distinguer entre consommation et surconsommation ?

Il existe plusieurs définitions. Les principales proviennent de la psychiatrie et du droit. J’ai opté pour l’angle de la psychiatrie. Les médecins considèrent qu’un individu qui perd prise sur son besoin de consommer est en situation de surconsommation. C’est comme si une autre personne prenait le dessus sur la volonté du consommateur compulsif. On doit ce diagnostic au psychiatre suisse Eugen Bleuler [1857-1939], également à l’origine des premières recherches sur la schizophrénie. La définition juridique est l’autre grande approche. Les juges donnent une définition fondée sur les moyens financiers de l’individu. Ces critères sont à l’origine de la législation sur le surendettement. La sociologie s’est quant à elle intéressée à la consommation ostentatoire. C’est le cas de Thorstein Veblen qui expose cette notion dans Théorie de la classe de loisir, en 1899. Chez les classes dominantes, la distinction sociale ne porte pas, financièrement, préjudice à la personne : elle lui permet d’affirmer son statut social.

Le capitalisme d’aujourd’hui pousse-t-il à la surconsommation ?

Oui. D’abord parce que le productivisme s’emballe par nature. Aujourd’hui, le système concurrentiel qui le caractérise est en crise. Les dépenses des multinationales pour la publicité, qui joue un rôle majeur dans le phénomène de surconsommation, augmentent constamment. La publicité est, avec la compétition des prix, le principal outil de concurrence entre les entreprises. Seule une régulation drastique imposée par l’État est en mesure de diminuer les dépenses publicitaires. 

 

Propos recueillis par ÉRIC FOTTORINO

 

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