« Une fake news peut conduire à des affrontements mortels »

Paru dans le numéro double 349 « Fake news, mensonges et vidéos »

 

 

Entretien avec Laurent Bigot, universitaire.

 

Qu’est-ce qu’une fake news par l’image ? 

C’est une fausse information fabriquée spécifiquement pour tromper sous forme de photo ou de vidéo. Cette fausse information n’est pas le fruit d’une erreur ou d’une négligence : c’est un acte volontaire. Il s’agit soit d’une image qui a été modifiée, retouchée pour gommer ou ajouter un élément, soit d’une image authentique que l’on utilise en la sortant de son contexte (le lieu, la date, etc.) ou encore d’une image dont on fausse le sens en modifiant sa légende. Ce que l’on peut constater, c’est que les images sont aujourd’hui le vecteur le plus important de fake news. C’est ce qu’essaye notamment de démontrer l’exposition Fake news, Art, Fiction, Mensonge, dont je suis le référent scientifique, quand elle convoque des artistes plasticiens, photographes ou autres, pour nous permettre de mieux comprendre, à travers leurs procédés créatifs, les stratagèmes du fake.

 

Sait-on quelle est la place respective des images truquées conçues pour faire rire et de celles qui relèvent de la manipulation politique ?

Non, pour la bonne raison que nous sommes face au vaste bazar des réseaux sociaux sur lesquels les infos circulent à très grande vitesse et où le sens des images, à partir du moment où elles sont partagées, échappe à leurs auteurs. Une image fabriquée au départ pour faire sourire peut rapidement devenir une image qui désinforme. On ne maîtrise pas cette lecture de l’image parce que la touche « Partage », sur laquelle il est si facile de cliquer et qui fait le plus de mal, ne permet pas de connaître l’intention de la personne qui envoie la photo : l’ami qui nous l’adresse veut-il nous distraire, nous mettre en garde, partager avec nous ses convictions ? On n’en a aucune idée. C’est le flou total. Il est très difficile de faire le tri dans le flux des images que nous voyons, et même de distinguer celles qui ont été trafiquées. Cela fait beaucoup d’inconnues autour d’une seule information, ce qui empêche le public de s’y retrouver.

 

Le nombre de « bidouilleurs » d’images augmente, mais des médias ont ouvert la voie à leur façon. Considérez-vous que les images de femmes « photoshopées » dans la presse magazine participent au flux des fake news ?

Vous voulez me faire dire quelque chose de méchant sur la presse féminine ? Pourquoi pas ! Bien entendu, nous sommes là face à de la fausse information organisée par des professionnels de l’information. Je ne peux pas dire le contraire. Dans le cadre d’une publicité, on peut considérer que la marque fait un choix esthétisant ; pour un titre de presse, c’est différent. Publier des photos retouchées revient à publier des fake news. Il faut savoir que de grands groupes de presse ont pour culture de marketer leur contenu. Ce qui peut aller jusqu’à changer systématiquement l’apparence des personnes. Dans la presse people, il y a souvent un accord à ce propos entre la célébrité et la rédaction : rien n’est montré qui puisse être défavorable à l’image de la personnalité – avec parfois de sérieux ratages, comme cette couverture de Paris Match l’été dernier où la position des jambes et du buste de Brigitte Macron, désaxée, laissait perplexe.

 

À quel moment les fake news ont-elles changé d’ampleur pour devenir le phénomène contemporain que l’on connaît ? 

Un historien des médias vous répondrait que la fausse information dans l’espace public a toujours existé. Mais c’est un phénomène qui a récemment explosé car nous disposons désormais d’outils sophistiqués qui donnent à ces fausses informations une diffusion et un impact sans précédent. C’est une réalité du Web : il est très facile de détourner ou de modifier une image. Ce phénomène ne fait que croître. Plus de 50 % de la population s’informent désormais uniquement via les réseaux sociaux, notamment via Facebook. Cela signifie que ces personnes prennent connaissance de l’information sans contextualisation. Dans cette perspective, l’info traitée et recoupée par le 1 ne vaut pas plus que celle délivrée par le voisin. Voilà ce qui est nouveau : l’amplification par les réseaux sociaux de la diffusion de ces infos et notre incapacité à arrêter la mécanique.

 

Quelle est la place du progrès technologique dans ce foisonnement de vidéos truquées ?

Elle est centrale. Les outils de fabrication d’informations exactes ou fausses sont en accès libre. Les grandes plateformes du Web vous donnent en plus toutes les clés pour les diffuser massivement. Tout un chacun peut s’approprier des outils très performants. De même que chacun peut diffuser de l’information à grande échelle à partir d’un simple écran et d’un clavier, ce qui était autrefois réservé aux médias, aux éditeurs, aux institutions.

À terme, on est en train de noyer l’information utile dans un flux constant d’infox qui ne servent à rien ou qui trompent le plus grand nombre. Cela pose des questions pour le bon fonctionnement de nos démocraties. Encore avons-nous la chance de vivre dans des pays structurés. Dernièrement, j’étais en Centrafrique pour installer un centre de lutte contre la désinformation. Dans ce pays, une image truquée, une fausse information, peut conduire à des affrontements mortels.

 

Avec leurs équipes de fact-checkers, les médias sont-ils à la hauteur ou dépassés ?

Le fact-checking ne peut pas suffire. Courir après de fausses informations pour les « débunker », les démystifier, c’est bien, mais c’est forcément limité. D’abord parce que les fausses informations circulent en trop grand nombre. Ensuite parce que vous prenez le risque, en revenant sur ces fake news, de leur donner un écho supplémentaire auprès de personnes qui n’en avaient pas entendu parler. Enfin, ceux qui sont perméables aux fausses informations ne sont pas ceux qui consultent les rubriques de fact-checking des grands médias. C’est même plutôt le contraire ! C’est ce que nous étudions, à l’université de Tours, dans le cadre du projet ANR appelé « Vijie » (Vérification de l’information dans le journalisme sur Internet et dans l’espace public). On ne viendra pas à bout de cette vague ininterrompue d’infox avec ce système de rectification. Dans le même temps, je reconnais que le fact-checking fait du bien dans les médias, il élève le niveau de vérification de l’information et encourage la rigueur professionnelle.

 

Facebook participe à la vérification de l’info auprès de grands médias en finançant les équipes de fact-checkers. Comment analysez-vous cette coopération ?

Facebook verse quelques centaines de milliers d’euros, voire un million d’euros par an, aux médias français pour qu’ils produisent du fact-checking et, du même coup, nettoient son fil d’actualité. C’est une aide mineure, sans rapport avec celle qu’il faudrait déployer ni avec le chiffre d’affaires de cette multinationale. Cela ne permet absolument pas d’enrayer le phénomène. Il faut comprendre que Facebook n’aurait aucun intérêt à lancer une vraie guerre contre les fake news. La plateforme se nourrit des rumeurs et des infos en tous genres. L’évolution de sa courbe de croissance est particulièrement spectaculaire, exponentielle depuis 2016. C’est un café du commerce géant, mondial. Tout le monde a quelque chose à y dire, et tout le monde veut absolument convaincre l’autre.

Mais cela va plus loin. Dans des pays en voie de développement, ce réseau social, parmi d’autres, gratuit et facile d’accès, est surpuissant en l’absence de médias de référence solides. Les puissances étrangères s’en servent pour diffuser leurs messages. La Russie, la Chine, la France… Et vous avez des populations ballottées, manipulées, soumises à des informations qui arrivent de partout. L’enjeu est colossal.

 

Existe-t-il une solution ? 

J’en distingue trois. La première serait de supprimer sur les réseaux sociaux la fonction « Partage » qui fait le plus de dégâts, car elle fait circuler des infox sans aucune précision ou contextualisation. Des chercheurs commencent à étudier l’impact qu’aurait cette suppression. La deuxième consisterait pour les médias à refuser de participer aux réseaux sociaux ! Cela reviendrait à les laisser s’enfoncer dans des échanges interpersonnels qui finiraient par ne plus intéresser personne. Vous enlevez leur fondement à pas mal de discussions qui partent souvent d’une information tirée des médias… Il faudrait que ces derniers ne postent plus rien en ligne, retirent leurs contenus, ne participent plus à la conversation générale. Aucun ne le fait, pour l’instant, tous collaborent avec les réseaux. La troisième solution, c’est l’éducation aux médias.

 

Un serpent de mer…

L’éducation reste la clé. Travailler sur l’amont plutôt que sur l’aval, une sensibilisation des plus jeunes et des adultes. Cela demande des moyens considérables que nous ne nous donnons pas. Il n’y a guère que le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (Clemi), dont l’opération phare est la Semaine de la presse à l’école, qui s’y colle. Mais il faudrait donner à ces initiatives des leviers bien plus importants ! L’éducation aux médias, vous la croisez brièvement au collège ou au lycée, dans le meilleur des cas, mais c’est une matière fondamentale, aujourd’hui aussi nécessaire que le cours d’histoire ou d’éducation civique. On devient citoyen avec l’information. Il faut donner aux jeunes la possibilité de chercher la bonne information, de trouver les bonnes sources, de comprendre d’où viennent les informations, d’apprendre à recouper, chercher les sources. L’éducation aux médias, c’est aussi une éducation pour déjouer la désinformation. 

 

Propos recueillis par LAURENT GREILSAMER & MANON PAULIC