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« L’offshore est devenu le lieu idéal pour héberger l’argent du crime »
Alain Bauer
À quand remonte l’apparition d’une criminalité industrielle ?
Cela correspond à la première mondialisation, à la fin du xixe siècle. On assiste alors au développement de la machine à vapeur et à l’accélération des techniques de transport qui entraînent une contraction du temps et de l’espace. La circulation des biens et des personnes s’accélère et les fraudes, la contrebande, les trafics d’êtres humains n’échappent pas à cet emballement. Le processus de criminalisation est lié au développement des techniques. C’est quasi incestueux. La « suppression » des frontières bénéficie en priorité aux criminels.
Le statut du criminel évolue-t-il à ce moment-là ?
Le criminel devient un opérateur industriel qui s’appuie sur les valeurs du capitalisme. C’est très nouveau. Ces criminels échappent à la simple jouissance du vol et à sa consommation. Ils s’établissent, perçoivent des revenus, doivent investir, capitaliser, conquérir un territoire. Ils s’embourgeoisent et, in fine, cherchent une pérennité.
Cette modernisation criminelle s’incarne presque au même moment à Marseille et à Chicago. D’un côté Carbone et Spirito, de l’autre, outre-Atlantique, Al Capone dans la banlieue de Chicago. Ils comprennent qu’il faut être multiservices et mettent en place le contrôle des champs de pavot – la production –, l’organisation du transport, des passeurs, des dockers, la corruption des policiers et des douaniers – la distribution. Le mimétisme avec l’économie de marché est frappant. À Chicago ou à Marseille, les patrons du crime organisé cherchent à élargir leur gamme de produits. Ils créent une hiérarchie interne avec des capos et des sous-capos. Ils se comportent comme des industriels veillant à l’intégration verticale de leurs affaires, au développement des zones de chalandise, aux primes pour le petit personnel… Seule la gestion du problème de la concurrence est plus définitive que dans le commerce traditionnel !
Trading : les contours flous de la légalité
Sylvain Cypel
Mathématicien, Michael Osinski avait rejoint feu Lehman Brothers, la banque d’affaires dont l’effondrement en septembre 2008 a déclenché la crise financière mondiale. On était au début des années 1980 et c’est lui qui, logarithmes à l’appui, a imaginé – dans son langage on disait « modélisé » – la titrisation des emprunts hypothécaires à risques. Il est l’homme qui a imaginé l’introduction en Bourse des fameux emprunts subprime. Lorsque la crise financière éclatera, fin 2008, Osinski, qui avait entre temps abandonné sa carrière pour se reconvertir dans… l’ostréiculture, admettra n’avoir « rien anticipé ». Mais il évoquera ce « monde pervers » des obligations pourries où la titrisation qu’il avait inventée n’avait d’autre objectif que de « fournir de la viande au hachoir ». C’est-à-dire faire tomber des gogos – emprunteurs grugés ou investisseurs professionnels qui n’y voyaient que du feu – dans un piège.
Il avait en particulier raconté au New York Magazine l’anecdote suivante. Au milieu des années 1980, il vivait déjà très correctement, jouissant d’un bonus annuel de 125 000 dollars, somme importante à l’époque (six fois son ancien salaire de mathématicien). Mais il avait commencé à concevoir une certaine amertume au vu des traders gagnant jusqu’à huit fois plus encore. Il avait donc demandé à son chef de le faire « passer au trading, là où se faisait le gros pognon ». Ce dernier lui demanda : « Mike, es-tu capable de trouver des gens plus idiots que toi pour tirer profit d’eux ? Le trading, c’est ça. » Et il lui promit de l’augmenter s’il continuait de faire ce qu’il savait faire, modéliser des produits financiers, et s’en contenter.
Paradis
Robert Solé
Le conseiller fiscal a été formel. « Avec tout ce que vous possédez, m’a-t-il dit, avec tout ce que vous gagnez, vous méritez le paradis. »
Encore fallait-il frapper aux bonnes portes. « Chacune de vos activités relève d’un paradis particulier, a-t-il ajouté. Pour votre flotte, nous choisirons le Liberia, champion des pavillons de complaisance. Vos droits d’auteur ne pourront pas être mieux défiscalisés qu’en Irlande. Les Bahamas s’imposent en matière d’e-commerce. Mais, pour le sexe en ligne, il n’y a pas photo : c’est les Tuvalu… »
Quant à mes autres affaires, il m’a laissé le choix entre les îles Vierges et les îles Caïmans. Je me suis prononcé pour les secondes, qui m’ont paru plus délurées.