Grand entretien

« Arrêtons d’agir avec un biais idéologique »

Quand le chômage est-il devenu un problème dans notre pays ?

La France découvre le chômage avec les années 1970 et la fin des Trente Glorieuses. Dans les années 1950-1960, il était pathologiquement bas comparé à celui des États-Unis. Outre-Atlantique, le chômage a toujours été autour de 5 %. Il y a eu des pics à 7-8 % au début des années 1980. Mais ce qui est très spectaculaire avec le chômage américain, c’est cette jauge de 5 %. Il en dévie parfois, mais il y revient très vite. 

La France des années 1960 se situait-elle en dessous de cet étiage ?

Si on tient compte des migrations d’ouvriers algériens et autres qu’on faisait venir dans nos usines, notre taux de chômage était même négatif !

Pourquoi parlez-vous d’un chômage pathologiquement bas ? 

Au regard de l’idée qu’on a aujourd’hui d’un taux de chômage d’équilibre. On était habité à l’époque par l’idée, keynésienne, que ce taux devait être à zéro. Mais observons nos sociétés avec des lunettes schumpétériennes : il y a des destructions et des créations d’emplois permanentes et le taux de chômage ne peut être à zéro. Il existe un niveau incompressible, dit frictionnel. Le taux de chômage est la résultante de plusieurs flux : c’est la probabilité qu’un emploi soit détruit, rapportée à la probabilité qu’un chômeur trouve un emploi. 

Où se situe ce taux ?

Aux États-Unis, à 5 %. Mais chez nous, la perception est différente. Quand les Trente Glorieuses s’interrompent dans les années 1970, le phénomène est masqué par le choc pétrolier. D’où les hésitations de la politique économique de Giscard d’Estaing. On se dit que la croissance reviendra ; l’Élysée est persuadé qu’après une période transitoire, on va retrouver le plein-emploi. Un taux de chômage de 4-5 % est alors considéré comme terrible. L’idée qui domine alors est d’inspiration keynésienne : il faut éviter une dynamique d’amplification du chômage et empêcher que, par un effet boule de neige, les nouveaux chômeurs consomment moins. Le chômage est monté jusqu’au contre-choc pétrolier qui correspond aux années Rocard, puis redescendu, puis remonté. Et ainsi de suite. Il recommence à baisser sous Chirac et Sarkozy pour s’établir début 2008 en France à 6,8 % ! Point très important : ce résultat est obtenu sans que l’économie donne le moindre signe de surchauffe. 

Voyez-vous là une spécificité française ?

J’en tire la conclusion que le chômage en France met beaucoup de temps à revenir vers son équilibre. La tendance naturelle de notre taux de chômage se situe sans doute entre 7 et 8 %, mais il y revient très lentement. En France, l’emploi est un grand bateau lent. Inconvénient : il faut du temps pour retrouver l’équilibre. Avantage : en cas de crise majeure, les destructions d’emplois sont plus limitées qu’ailleurs. Entre 2008 et aujourd’hui, malgré une crise terrible, le chômage est passé de 7 à 10 %. C’est beaucoup, mais beaucoup moins que ce que laissait prévoir la sévérité de la crise. Comprendre le chômage français, c’est admettre qu’il s’agit d’un système lent à réagir. L’équilibre de long terme – disons 7 % – n’est certainement pas satisfaisant, mais on ne peut pas faire comme si l’on pouvait descendre à zéro... J’ai conscience que c’est un point de départ un peu désabusé. Mais nous ne sommes pas en 1930 avec un taux de chômage à 25 %, ou en Espagne aujourd’hui avec plus de 20 %. Nous sommes à 10 %. Avec une bonne politique économique qui ne viendrait pas étouffer la dynamique de croissance, nous pourrions arriver à 7 %. 

La lenteur est-elle une fatalité ?

La question est de savoir si notre régime social est adapté aux grandes turbulences du monde contemporain. Tout concourt à la lenteur de réaction du système français, mais pas forcément pour de mauvaises raisons. Ici, les chômeurs ne crèvent pas de faim au bout de quelques mois comme aux États-Unis dans les années 1930 – et encore en partie aujourd’hui. Ici, les protections sont telles qu’avant de licencier, on y réfléchit à deux fois, le salarié n’est pas juste une variable d’ajustement. C’est parce que le système protège que le retour à l’emploi est plus long. Il y a moins d’urgence à retrouver un emploi ; un chômeur ne se résout pas aussi vite à accepter une offre qui ne lui convient pas. Dans le modèle américain, les statistiques semblent meilleures, mais la masse des sans-emploi qui ne s’inscrivent pas au chômage est considérable puisqu’ils ne touchent rien.

Quelle est la principale fragilité française ?

Il s’agit d’abord du sous-emploi des seniors. Chez les plus de 55 ans, le taux d’emploi est plus faible que pour n’importe quelle autre classe d’âge. L’économiste Jean-Olivier Hairault l’a démontré : ce qui détermine le taux d’emploi d’une tranche d’âge n’est pas son âge biologique mais son âge social, c’est-à-dire la distance entre l’âge de la personne et l’âge de la retraite : si celui-ci est de 70 ans, le chômage frappe les gens qui ont entre 65 et 70 ans ; si l’âge de la retraite est fixé à 60 ans, le chômage concerne les 55-60 ans. Est-ce voulu ou inconscient ? Un peu des deux ! Quand Pierre Mauroy a fixé la retraite à 60 ans, en 1981, il avait en tête les sidérurgistes. Le problème a été qu’en généralisant la mesure on a transformé une disposition conjoncturelle adaptée à une situation donnée en un phénomène durable sur lequel les gouvernements ont tenté ensuite de revenir, car l’espérance de vie après 65 ans commençait à exploser. Cette décision a eu pour effet mécanique d’avancer de cinq ans le moment où les gens entrent en sous-emploi. 

A-t-on raté des occasions ?

Jean-Olivier Hairault avait eu une idée intéressante pour inciter au maintien dans l’emploi des seniors : pour chaque année travaillée au-delà de l’âge de la retraite, l’État verserait à l’intéressé un capital correspondant aux économies réalisées. Cela pourrait atteindre dix mois par année de travail en plus ! Par ce mécanisme très incitatif, le consensus implicite autour de l’exclusion des seniors de l’emploi aurait été battu en brèche. Mais il y a beaucoup d’autres idées possibles. Si nous ne pensions plus le chômage de manière générale, mais par tranches d’âge et par catégories de qualification, alors nous verrions apparaître un arbre de solutions. On agit toujours avec un biais idéologique. 

Que voulez-vous dire ?

Quand souffle le vent des grandes réformes, l’idée domine qu’il faut détruire et non améliorer la situation existante. C’est ainsi qu’on rate des opportunités. Poursuivons sur les retraites. Il existe une forte demande sociale des seniors pour garder un pied dans l’emploi. On pourrait encourager les temps partiels au-delà de l’âge de la retraite. Or les mécanismes en place sont compliqués, on n’a pas réussi à standardiser un module clair (je touche ma retraite pleine et je continue de travailler et cotiser à mi-temps par exemple). C’est un formidable gâchis. Réfléchissons. Combien d’enseignants le feraient, si un pli social allait dans cette direction ? Il faut raisonner au cas par cas. 

De même pour les jeunes des banlieues, souvent non qualifiés ?

Il faut beaucoup de naïveté pour penser qu’avec un contrat de travail flexible, tout à coup, un patron va recruter un jeune qui ne sait ni lire, ni écrire, ni parler anglais, pour parodier une formule d’Henry Ford, même dans une PME. Que faire ? C’est un problème en soi qu’on ne va pas régler par une disposition d’ordre général. Il faut réfléchir à des mesures d’insertion ciblées. C’est ainsi qu’on a lutté, de façon pragmatique, contre le sous-emploi des femmes. Le système des crèches est la raison pour laquelle le taux d’emploi des femmes en France est supérieur à ceux de l’Allemagne et de l’Italie. Ce n’est pas grâce au contrat flexible, c’est grâce aux crèches. Sortons des généralités. Ce sont des cas singuliers qui exigent des réponses singulières. Cherchons des solutions de même nature pour les jeunes.  

 

Propos recueillis par ÉRIC FOTTORINO et LAURENT GREILSAMER

 

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