Récit

Mosquée le matin, raki le soir

Si tu me demandes qui est la Turquie, je te soufflerai à l’oreille : « C’est une copie orientale de la France. »

« Pourquoi ? » me rétorqueras-tu.

« Culture des grands hommes, orgueil, géographie riche, empire disparu, passé latin, “je t’aime, moi non plus” avec les pays arabes, nationalisme bulldozer, peuple arrogant et bavard, entiché de politique. »

La Turquie louche. L’œil gauche cherche l’Occident, s’en inspire depuis cinq cents ans, veut en être le matin et lui dit « va te faire… » le soir, quand les paroles d’ivrogne masquent celles de raison. L’œil droit est encore plus louche. Il guette vers le sud-ouest, vers l’Anatolie et La Mecque, cherchant son identité profonde.

Elle louche et elle a le cul entre deux chaises et deux continents : la Russie qui cogne dans la mâchoire, l’Iran dans les côtes et les Américains dans le nez. Identité blessée, marquée au fer par la dislocation de l’Empire ottoman. Ceux qui se disent turcs ne s’en remettent toujours pas, nostalgie d’une grandeur perdue.

Belles plages et belles femmes, tiens donc, comme sa sœur la France. Son miroir, sa copie.

Sous le sable et le soleil, les mirages des iPhone, des Mercedes et des gratte-ciel, il y a le sang et les larmes : les ménages surendettés, la livre turque, monnaie de singe, les gouvernements successifs en mésentente constante avec les voisins, 40 000 morts dans la guerre civile qui fait rage depuis trente ans avec les Kurdes, 4 000 villages vidés ou détruits dans les années 1990, des minorités ­disparues, un énième tremblement de terre avec des milliers de personnes sous les tentes, la polio, l’hépatite B, l’illettrisme, les travailleurs des champs… et nous sommes en 2015.

Là-haut, on n’a jamais pleuré collectivement à chaudes larmes, aucun sanglot depuis des lustres. La tristesse collective reste discrète, on se contente de laisser quelques larmes glisser le long de la joue le soir dans son lit, avant de reprendre son souffle, calmé par les mots réconfortants du « père de la nation », Atatürk, et un joujou consumériste offert par la mère Croissance. On repart le lendemain plein d’espoir et d’envie.

C’est qu’une grande partie de la population est toujours guidée par la religion officieuse, le « turquisme » : mettre un mouchoir sur ses problèmes et bosser. La société espère, travaille dur, trouve des raisons à ses échecs, ne se résigne pas. C’est une Amazone, volontaire et orgueilleuse.

Son dynamisme est grisant. Sur la rive européenne d’Istanbul, on trouve les plus hautes tours du continent. C’est une petite Chine où, comme dans l’Empire du milieu, un certain nombre de patrons de grandes entreprises sont d’anciens maoïstes « trahissant la cause » et reconvertis à l’économie de marché.

Elle est aussi une femme jalouse, envieuse, fière et narcissique. Elle n’aime ni les occidentaux, ni les Arabes, ni les Iraniens, ni les Syriens, ni les Américains, ni les Chinois ; elle n’a confiance qu’en sa trinité : Mahomet et sa composante soufie, Mustafa Kemal Atatürk et son invention, le nationalisme turc, et enfin sa culture anatolienne, le raisin, les olives, le raki, la danse, le soleil, les montagnes et le mysticisme, hérité d’un passé métis gréco-­mésopotamien. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit : est-ce un passé chrétien ? Je sèche.

Enfin, elle ferme les yeux sur son arbre généalogique et les faits d’armes de ses aïeux. Où sont les Kurdes ? Où sont les Arméniens ? Les Grecs ? Les Lazes ? Les Assyriens ? La Constitution les proclame turcs, alors où sont leurs droits ?

La Turquie continue vaille que vaille, elle vit sa schizophrénie identitaire à l’abri d’un islam assaisonné à la sauce locale, mosquée le matin et raki le soir, et une boulimie de modernisme matériel. 

Elle tente des petits coups à deux livres six sous. Un coup avec le Mossad israélien pour capturer le leader kurde Öcalan réfugié au Kenya, un coup avec Daech en Syrie, un coup contre Israël avec une flottille de rigolos espérant libérer la Palestine, un coup avec la Russie et contre les Américains avec l’oléoduc Turkish Stream. Et quand vient la fin du spectacle, elle essaie d’éviter les tomates, les larmes et les excuses publiques en accusant les autres. 

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