Récit

Rien de grave, rien de réel

J’ai écrit sur la guerre, alors on me montre souvent ce qui concerne la guerre : les lieux, les objets, les gens. Mais quand j’ai rencontré S., je n’ai pas compris tout de suite que l’on voulait encore me montrer la guerre. Nous étions plusieurs à table, il était vêtu de la façon la plus neutre que l’on puisse imaginer, sans forme, sans couleur, et la femme qui l’accompagnait, qui devait être son épouse, aurait pu être son infirmière ou sa grande sœur, elle parlait le plus souvent à sa place. ­Emporté par la conversation j’aurais pu l’oublier, si je n’avais soudain remarqué à quel point il bougeait peu. Il avait le regard vitreux. 

Quand on lui présenta la carte, il ne sut que choisir. Il hésitait, feuilletait, puis il replia le menu, le posa à côté de lui et demanda très doucement que l’on choisisse pour lui. Il avait posé ses mains de chaque côté de son assiette, et elles étaient échouées comme deux phoques sur la plage : gonflées, comme mortes, et parfois elles se retournaient d’un bloc comme s’il ne les habitait pas. Je crus qu’il s’agissait de prothèses, je lorgnais discrètement en essayant de décider s’il s’agissait d’une peau figée ou d’une silicone bien faite, et on remarqua mon insistance. « Vous regardez les mains d’un guerrier, me dit-on. Vous vous en doutiez ? – Pas du tout, avouai-je. » C’est vrai qu’avec sa jeune barbe qui descendait sur son cou, ses cheveux trop fins ramenés en catogan, il ressemblait plutôt à un adolescent prolongé, à un joueur en ligne amateur de nuits blanches devant l’écran.

« Il a conduit des drones pendant la guerre du Levant. – La guerre zéro mort ? » 

Il leva brusquement ses mains gonflées, inertes : deux phoques évanouis. 

« Celle-là. Les drones se conduisent avec un joystick, c’est facile comme un jeu. Ce doigt, il me servait à pointer le laser sur la cible, et le pilote assis à côté de moi tirait le missile. Nous avions quinze secondes pour voir la cible disparaître dans un nuage de débris. Nous restions dans le noir, éclairés par l’écran, à dix-sept degrés en permanence ; c’est plus qu’une cave, c’est légèrement froid, mais c’est bon pour les processeurs. Mon doigt, depuis, ne peut plus bouger.

– Vous avez été blessé ?

– Je n’ai jamais été à moins de 5 000 kilomètres de ce que je détruisais. Je n’ai jamais rien risqué, ni rien senti. 

La femme qui l’accompagnait lui tapota la main.

« Tu n’es pas obligé de raconter.

 – Mais lui le racontera, dit-il en me désignant. Tu sais ce que je faisais ? (Il me regardait droit dans les yeux.) Je survolais les montagnes du Levant, et au bord des routes je détectais des formes de vie. J’avais des capteurs qui me transmettaient des images, et des logiciels qui les traitaient pour identifier des schémas aberrants. Tout écart à la vie normale dans les villages vus de haut était signe d’une menace, et peut-être qu’un de nos convois allait sauter, qu’un de nos avions allait être abattu. Des types qui longeaient la route, qui restaient trop longtemps sous un arbre, qui revenaient plusieurs fois chez eux, qui hésitaient : terrorisme. Quand les formes vues de haut étaient identifiées comme dangereuses, je les pointais, la machine les détruisait. Je lui prêtais mon doigt. Ce n’était pas tuer. Sur l’écran tout disparaissait dans un nuage.

Il soupira. Elle caressait sa main inerte.

« Mais dans les nuages, j’ai vu des chiens disparaître. Des enfants courir puis disparaître. Des groupes d’hommes assis trop longtemps au bord de la route disparaître. Je ne les voyais que de haut, dans le noir et blanc inversé que transmettent les capteurs infrarouges : les vivants en noir, le reste en blanc. Rien de grave, rien de réel. Mais je me suis mis à rêver, toutes les nuits. Je rêvais d’échapper.

– Échapper à quoi ?

– Échapper à moi. Détruire est une procédure et je connais la procédure. Alors toutes les nuits, dans une rêverie que je n’arrive plus à distinguer du sommeil, je rêve d’échapper à ma capacité de détruire. Surtout, je ne bouge pas ; je ne fais aucun mouvement qui ne passe pour un mouvement naturel, je glisse lentement comme des écoulements de sable, selon la pente. Je me cache sous une couverture métallique qui ne laisse pas fuir ma chaleur, j’étouffe, mais je ne me vois pas, et je survis. Toutes les nuits, je rêve de détruire les convois que je dois protéger, je cherche la faille dans ma procédure, j’ai l’impression de me dévorer les mains, les poignets, les bras, de disparaître ; et je me réveille. Maintenant, mes mains ne bougent plus. »

Il me les montrait, il les laissait tremblantes devant moi, ses doigts engourdis incapables de plier.

« C’est une machine, mais j’ai l’impression d’une chasse à l’homme. Et je ne suis pas comme ça, pourtant. Je ne suis pas comme ça… »

Tout ceci avait été dit très vite, et ensuite il se tut. Personne ne tient à parler de la guerre du Levant, alors nous changeâmes de conversation. Cet homme aux yeux redevenus vitreux disparut de la table, celle qui l’accompagnait lui tenait toujours la main.

Quand le dessert fut fini, que toutes les bouteilles eurent été bues, nous nous saluâmes, chacun alla de son côté. Et lui, S., le dos voûté, partit d’un pas traînant sur l’avenue au bras de sa femme qui lui parlait doucement. J’hésitais à le rattraper, à lui demander encore ; mais il n’avait rien d’autre à dire. Je le regardais s’éloigner à petits pas dans la nuit, lui, le vainqueur de la guerre zéro mort. 

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Les chiffres déchiffrés Dissimulation massiveLoup Wolff

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