Témoignage

L’épopée du bus

La place Taksim irradie sous le soleil. Je suis assommé par une chaleur torride. Je demande à Nurhettin l’heure du dernier passage du 59A, il me répond que c’était un peu avant le troisième appel à la prière, avant de préciser « 45 minutes ». Nurhettin est un ami de famille, un Laze de mer Noire, un rude gaillard d’une soixantaine d’années, qui vend des smits (viennoiseries) sur la place depuis le deuxième coup d’État, en 1974. De condition modeste, l’ex-militant communiste a perdu un œil et gagné une jambe boîteuse lors du troisième coup d’État. Il est resté fidèle à sa place avec sa petite carriole et son autorisation municipale. Avec fierté, il répète souvent qu’en vendant un condensé de farine, de sucre et d’eau, il a élevé trois filles, devenues médecins.

Les bus défilent, et je me demande ce que fiche le 59A. Le chauffeur est sûrement à Tophane en train de siroter un narguilé avec keyif (plaisir). Dans les années 2000, les arrêts de bus ne mentionnaient pas les horaires. Comme d’habitude, le temps s’étire, ce qui, en cette période de ramadan, fait les affaires de Nurhettin puisqu’à la nuit tombée, nombre de malheureux ratent le iftar (la rupture du jeûne) et vont se colmater l’estomac d’un smit et d’une tasse de thé. 

Le bus, peinture rouge écaillée, ralentit dans une symphonie mécanique, suivie par une chorale de klaxons. On monte toujours par l’avant, on pointe son passe électronique sur un appareil qui vous décompte des unités, système très moderne pour des bus qui ont la mémoire de la guerre froide. Le soir, ils sont bondés et il faut ­monter par l’arrière. C’est l’un de mes moments préférés. Le chauffeur refuse d’avancer tant que tous les passagers n’ont pas pointé. Une chaîne humaine s’organise pour que les cartes de ceux montés par l’arrière transitent de main en main jusqu’à la borne magnétique. Alors le chauffeur enfonce la pédale, le moteur rugit, et le bus avance comme une tortue.

Le 59A remonte vers Sisli. Sur la droite, le très huppé quartier de Nisantasi, où l’on trouve les enseignes ­Armani, Gucci, Vuitton, et les « Bonjour Madame » prononcés avec un RRR bien local. À Nisantasi, comme ailleurs, il y a les aiguiseurs de couteaux qui crient «  Buçakçiiii », les vendeurs de fruits et légumes ambulants qui scandent « Meyvee, Sebzeee, Meyveeeeee ! », les très jeunes cireurs de chaussures, les brocanteurs qui aux sons de « Eskiciiii » construisent des fortunes avec les babioles de Monsieur Herkez (Monsieur Tout-le-monde). Les créateurs de mode, les stars, la jet-set s’y côtoient, dépensant une année de salaire du Stambouliote moyen en un quart de seconde pour quelques miettes d’un Occident rêvé.

Mon téléphone sonne, je décroche. Les passagers scandalisés me toisent, avant qu’on ne me désigne une affichette sur la vitre « Interdiction de téléphoner ». À Istanbul, on ne plaisante pas avec les règles du bus. Je raccroche, ­m’excuse, mais ne peut devenir plus rouge écarlate, la chaleur m’ayant déjà accordé cette faveur.

Le bus a maintenant quitté la Constantinople historique et ses 500 000 âmes pour avancer dans Istanbul et ses 17 millions d’habitants. Nous dépassons Sisli en saluant l’hôpital Lape (la paix) fondé par les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul en 1858. Puis le mythique stade Ali Sami Yen, qui se dresse juste sous le virage de l’autoroute entre deux tours en construction sur le terrain d’une ancienne école. Lui aussi va bientôt y passer. Ici, on ne rénove pas, on casse, on déplace et on fait autre chose. 

Au croisement du cimetière de Zincirlikuyu et du boulevard Barbaros, le bus ralentit dans le bouchon qui se forme tous les soirs. Avec son fichu sur la tête, une femme d’âge mûr commence à s’énerver. On comprend son stress quand le iftar approche, que son estomac la titille et que la tortue fait des siennes. Elle consulte sans arrêt sa montre. Tapote du pied. Puis lance du milieu du bus au chauffeur : « Tu peux pas mettre la sirène, je vais mourir de faim, Gayri ! ». La dame est égéenne et s’est trahie par le « Gayri (Mon vieux) ». De son accent kurde, le chauffeur répond : « Si tu veux, je m’arrête là ». Puis considérant son physique, il reprend : « Tu ne mourras pas de faim, tu as des réserves jusqu’à la fin de tes jours ; rentre à pied pour rendre grâce au mec d’en haut, et fait autorité face à ton appétit ». Un barbu crie au scandale, la situation se tend, et le chauffeur menace de faire descendre tout le monde si le calme ne revient pas. Le barbu prend congé de la dame au fichu par un « Allahaismarladik », un au revoir religieux.

La petite étiquette DISK collée à son pare-brise n’a pas menti. Les chauffeurs de la compagnie de la mairie sont salariés et souvent syndiqués au DISK, très à gauche, et en Turquie donc, « très laïque ». L’équilibre tient tout de même entre ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas, et de temps à autre, une petite pique vient passionner les langues et les avis. À Etiler, le bus se vide devant l’Akmerkez, centre commercial flambant neuf, entouré d’immeubles très hauts, très chics, dont les parkings sont emplis de Porsche et autres allemandes. Ici, on se flatte par un distingué « Merci » en français, Starbucks dans la main et talons aiguilles aux pieds.

Cinq minutes après, je descends au terminus à Karanfilkoy. Il n’y a que des maisons construites sans autorisation, à la hâte en quelques jours, et les avis de démolition se serrent les coudes. On les appelle les Gecekondu (posées la nuit). Dans les jardins, on trouve des poules, parfois une brebis, des oliviers, des figuiers. Les vieilles ont des patiks de paysanne aux pieds et on respire la campagne, avec des graines de tournesols à croquer plein les poches.

Ah Istanbul ! La Cosmopolite aux 7 collines (l’antique, la moderne, la dynamique, la paradoxale, la bordélique, la fatigante, l’envoûtante) qui trône seule au monde sur deux continents.  

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