Grand entretien

La guerre des valeurs aura bien lieu

Dans la campagne présidentielle qui s’annonce, l’heure est au questionnement sur le fossé existant entre deux gauches jugées « irréconciliables », une formule de Manuel Valls que l’ancien Premier ministre s’échine aujourd’hui à faire oublier au profit d’un appel à l’union, condition sine qua non d’une hypothétique victoire de sa famille politique lors des prochaines élections. La formule, mille fois épinglée, est en fait trompeuse. La gauche est depuis toujours divisée entre les tenants de la rupture avec le capitalisme, défenseurs d’une république démocratique et sociale dont rêvaient déjà les insurgés de 1848, et les avocats d’une réforme du système capitaliste de l’intérieur, composant avec les institutions bourgeoises pour porter au pouvoir les aspirations populaires. Cette dissension entre les « ultras », longtemps incarnés par le PCF ou l’extrême gauche, et les sociaux-démocrates (ou « sociaux-traîtres », c’est selon) n’a pas empêché au siècle dernier la gauche de s’unir à plusieurs reprises – en 1936, en 1981 ou en 1997 – pour diriger le pays.

Pourquoi la donne a-t-elle changé ? Jusqu’à présent, la gauche était certes divisée sur le mode de gouvernement et le rapport à l’économie, mais elle savait se rassembler autour de valeurs communes : la croyance en l’égalité et la justice sociale, un libéralisme culturel notamment basé sur une bienveillante tolérance à l’égard des minorités dominées, le partage d’une vision commune de l’Europe et de la démocratie. L’attaque virulente, en décembre 2015, par le même Manuel Valls, en plein débat houleux sur la déchéance de nationalité, contre une « partie de la gauche » qui « s’égare au nom de grandes valeurs » a sonné le glas de cette unité de façade. 

Deux conceptions du rapport de la République au pluralisme culturel s’affrontent aujourd’hui. Les polémiques autour de la laïcité en constituent la parfaite illustration. Alors que cette notion faisait jusqu’alors consensus à gauche, elle est devenue depuis quelques années un chiffon rouge. C’est ainsi que Manuel Valls se pose en thuriféraire d’une laïcité intégrale qui ne se limite pas à la séparation des Églises et de l’État, mais s’étend à une injonction de mise en conformité laïque des comportements individuels, quitte à piétiner certaines libertés. Face à lui, Emmanuel Macron, Benoît Hamon ou Vincent Peillon défendent une laïcité plus tolérante vis-à-vis des pratiques religieuses et mettent en garde contre le risque de transformer ce concept en instrument de discrimination des musulmans. 

Dans le contexte des attentats meurtriers qui ont endeuillé la France en 2015 et 2016, ce débat en a réactivé d’autres – sur le rapport aux libertés individuelles en période d’état d’urgence, sur la protection des minorités, la relation à l’islam et aux musulmans français, mais aussi sur l’autorité de l’État. Si la déchéance de nationalité a tant marqué les esprits, c’est parce qu’elle a fractionné un imaginaire jusqu’ici relativement homogène. Considérée comme une rupture avec l’idéal d’égalité, une attaque portée aux droits individuels, une prise à partie des musulmans, premiers visés par cette mesure, et une concession inutile et dérisoire à la droite identitaire et au Front national, elle a révélé l’ampleur du fossé qui sépare la gauche sur ces enjeux. 

La deuxième hache de guerre est plus ancienne, et ravive à chaque occasion des plaies demeurées ouvertes depuis le référendum de 2005 : l’Europe et, in fine, la question de la souveraineté n’en finissent pas de déchirer la gauche. Le débat offre un large éventail de positions divergentes entre les eurosceptiques (Mélenchon), les néosouverainistes (Montebourg), les euroréalistes (Valls), les tenants d’une nouvelle Europe sociale (Hamon) et les euro-enthousiastes (Macron, Peillon, Pinel). Enterré le rêve partagé d’une Europe politique dont on pressent l’impossibilité dans le marasme actuel, cap sur la défense de la souveraineté nationale. 

Sur cette question, les sociaux-démocrates et les libéraux de gauche comme Sylvia Pinel, Vincent Peillon ou Emmanuel Macron sont en conflit ouvert avec les détracteurs de l’Europe libérale – Hamon, Montebourg, Mélenchon – qui l’accusent d’encourager le populisme après avoir abandonné le peuple. Pour ne pas perdre les catégories populaires qui sont les oubliées de la mondialisation, la tentation est grande de se recroqueviller sur le modèle national. Si le paradoxe de la droite est de défendre la nation tout en voulant affaiblir l’État, celui de la gauche est de clamer son amour de l’Europe en lui tournant le dos. 

Le troisième clivage, plus problématique, provient de conceptions antagonistes du système démocratique. Trois camps s’affrontent. Le premier rassemble les défenseurs du système représentatif actuel (Valls, Peillon, Hamon…), modulo des évolutions institutionnelles à la marge (septennat unique, dose de proportionnelle, interdiction du cumul des mandats…). Ceux-là pensent que le renouvellement des têtes et l’adaptation de la Constitution de la Ve République aux desiderata participatifs des citoyens suffiront à sauver le système démocratique actuel. 

Les seconds, autour de Jean-Luc Mélenchon notamment, en appellent à une nouvelle Constituante pour pallier la trahison des élites et la confiscation de la démocratie par une oligarchie corrompue. « Qu’ils s’en aillent tous » et le peuple souverain pourra reprendre la place qui lui appartient légitimement. 

Une troisième famille de pensée partage l’analyse de la confiscation démocratique par le système représentatif. Ressuscitant l’idéal autogestionnaire, elle prône une prise en main du système politique par les citoyens eux-mêmes pour en régler les désordres et souhaite inventer une nouvelle démocratie en prise directe avec les gouvernés, un rêve ancien que la révolution numérique pourrait rendre réalisable. 

De Nuit debout à la primaire citoyenne en ligne qui a désigné comme candidate une inconnue, Charlotte Marchandise-Franquet, nombreux sont les candidats à gauche qui revendiquent cette espérance, mais à l’heure actuelle, leur relative désorganisation rend leur succès incertain. Emmanuel Macron prétend incarner cette ambition d’un nouvel horizon démocratique, mais sa dénonciation de l’homme providentiel semble de plus en plus en décalage avec son abandon aux sirènes de la popularité sondagière. Las pour le PS, aucun candidat de la primaire dite « de la gauche et des écologistes » ne se fait l’écho de cette aspiration, ce qui accentue son décalage avec le reste de la gauche. 

Faute d’avoir jamais réfléchi collectivement à ces clivages, encore moins de les avoir tranchés, la gauche est fracturée jusqu’au cœur de ses convictions. Dans ces conditions, on peine à imaginer une union qui ne soit autre que de façade dans le délai si court qui nous sépare de l’élection présidentielle. Dans cette famille politique, l’homme providentiel aujourd’hui n’existe pas et l’éparpillement électoral semble inéluctable. Reste à savoir dans quelle mesure la droite, elle-même plus divisée qu’il n’y paraît, saura tirer avantage de ces dissensions. Quoi qu’il en soit, à gauche, la guerre des valeurs aura bien lieu. 

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